Avortement - Interruption de grossesse : Pour le droit au libre choix

Des femmes témoignent

Je ne regrette pas... mais c'est allé trop vite...

Cléa
C'était il y a un an, j'avais 18 ans. Collégienne à Genève, je rêvais d'études d'histoire et d'allemand, de voyages dans le monde entier, je voyais les choses en grand, mon avenir se dessinait peu à peu. En bref, j'étais une adolescente épanouie, rien ne pouvait arrêter mes rêves. Avant même de faire un test, de me rendre compte que mes règles ne viendraient jamais, j'ai su. Il y a des symptômes qui ne trompent pas, et des ressentis si particuliers que je savais pertinemment que quelque chose se passait en moi.
Mais vous savez, il y a toujours cette lueur d'espoir qu'on ne peut enlever à cette jeune fille optimiste que je suis: "mais non, je ne suis pas enceinte, je psychote!".
Alors vous attendez. 1 jours... 4 jours... 10 jours... 2 semaines... et cette douleur à la poitrine qui persiste, qui grossit, à un tel point que se rendre aux cours d'éducation physique est une vraie torture.
"Mais il faut le faire ce test" chuchote cette petite voix dans ma tête, prise entre deux révisions de maths et de biologie.
Il était 5h20 du matin, mon épreuve de maths avait lieu 3h plus tard. J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai fait le test. Jusqu'à la dernière seconde je suis restée optimiste, même si au fond de moi je savais qu'il n'y avait aucun espoir.
J'ai envoyé un message à mon copain; ensemble depuis 1 an, il était au courant de mes doutes depuis le début. C'est un monde qui s'est effondré autour de nous, et des questions qui fusaient dans nos têtes.
Je n'ai pas réussi mon épreuve de maths.[...] Entre deux classes, j'ai appelé le médecin de mon village car je ne savais pas quoi faire, ni où aller. On m'a dit de me rendre à la maternité de Genève, qu'ils pourraient m'aider. J'ai donc téléphoné à la maternité de Genève à 19h, mais le service était déjà fermé.
Le lendemain, il pleuvait des cordes, j'ai appelé la maternité de Genève et j'ai timidement demandé un rendez-vous pour une interruption volontaire de grossesse. On m'a donné rendez-vous 5 jours plus tard, une éternité à mes yeux, et on m' expliqué que je devais apporter ma carte d'assurance, etc. J'ai raccroché, et j'ai fondu en larmes: ce sont mes parents qui sont en possession de ma carte d'assurance et je ne sais pas où elle est. La pression accumulée, la fatigue, la peur... je crois que la carte d'assurance a été la goutte qui a fait débordé le vase.
J'ai dis à mon copain que je devais le dire à ma maman. Même s'il était présent, je me sentais seule et perdue dans un "monde de grands" que je ne connaissais pas du tout. J'avais besoin du soutient d'un adulte, que ça soit un professeur, un parent, n'importe qui.
L'après-midi, il faisait beau, j'ai fouillé chez moi et j'ai trouvé cette fameuse carte. Mais cette carte ne remplaçait pas un adulte, et ne m'était d'aucune aide psychologique.
Alors je l'ai dis à ma maman... elle a été compréhensive, a gardé son calme, m'a dit qu'elle n'était pas fâchée, qu'elle appellerait une gynécologue pour me faire prescrire une prise de sang dès le lendemain. Ce fut un soulagement de la savoir à mes côtés.
Jeudi midi, je me suis donc rendue dans un laboratoire de prise de sang. Le soir en rentrant de l'école, j'ai appelé le numéro inconnu qui avait essayé de m'appeler, qui n'était autre que la gynécologue. Elle a confirmé ma grossesse qui était toute récente, m'a dit qu'il fallait que je sois courageuse, que ce n'était pas simple à 18 ans de porter ce "poids" sur les épaules.
Tout c'est enchaîné très rapidement: le premier rendez-vous aux HUG en compagnie de ma maman et de mon copain, avec un personnel très gentil et attentif... mais qui ne m'a pas parlé des autres possibilités, en dehors de celle de l'avortement. Certes, c'était la raison principale pour laquelle j'étais assise dans ce bureau, mais j'aurais aimé qu'on me rappelle que l'accouchement sous X est envisageable, et que garder le "bébé" l'est aussi.
Et puis il y a eu le 2e rendez-vous, où la doctoresse a (enfin) pu apercevoir le petit pois caché dans mon ventre à l'aide de l'échographie. Je n'ai pas pu voir l'écran, ce que j'aurais beaucoup voulu je crois...  j'aurais probablement stoppé le processus qui me menait tout droit à l'avortement, fixé 1 semaine plus tard. Un avortement médicamenteux. L'aspiration me faisait trop peur, me paraissait trop violente, je pensais qu'il aurait peut être mal. Je ne voulais pas qu'il ait mal, même si pour cela je devais souffrir moi.
Tous ces rendez-vous, ces doutes, la crainte mêlée au sentiment de l'impatience car j'avais hâte que tout soit fini... tout s'est passé si vite. Je ne me rendais pas compte de ce qu'il m'arrivait, je ne me rendais pas vraiment compte qu'une vie prenait forme en moi.
Comme un cheval lancé au galop,
Comme un coureur sur le sprint final des 100 mètres,
Comme un nageur retenant son souffle sous l'eau,
Comme un collégien sur la ligne droite menant droit au diplôme gymnasial.
J'ai dis stop au moment où il a fallu prendre le premier comprimé. C'était allé trop vite pour moi.
Mon copain et moi avons dû attendre 2 heures dans la salle d'attente pour notre rendez-vous, qui était initialement prévu 2 heures plus tôt.
Un adulte rationnel vous dira que ces 2 heures ne voulaient rien dire. Un jeune couple rongé de doute se demandera si ces 2 heures d'attente n'étaient pas un "signe" de la part de quelque chose, une dernière chance pour retourner en arrière, rentrer chez soi.
Assise sur cette chaise, face au comprimé blanc et au verre d'eau, à côté de mon copain et de l'infirmière. C'est là que je me suis rendue compte de ce que j'allais faire. De ce que j'étais. Je me suis rendue compte que cet acte me poursuivra toute ma vie.
J'ai craqué, j'étais incapable de prendre ce médicament qui allait stopper le développement de cette petite chose. Je me souviens avoir regardé mon copain et lui avoir demandé: "qu'est-ce qu'on fait?". Il était aussi bouleversé que moi.
J'ai imaginé mes parents en leur annonçant que je n'avais pas pris le comprimé.
J'ai finalement pris la pilule.
Certains moments vous marquent à vie; celui-ci a laissé une marque au fer rouge dans ma mémoire.
J'aurais pu ne pas prendre la pilule, rentrer chez moi, prendre le temps de réfléchir. Ne venais-je pas de réaliser ce qu'il m'arrivait, ce qu'il arrivait à mon couple? Ne venais-je pas de me réveiller d'une sorte de coma?
Je suis retournée à l'hôpital 2 jours plus tard, pour prendre le deuxième médicament.
J'ai passé la journée hospitalisée là bas, entre contractions et vomissements.
En rentrant chez moi, la sensation de vide était présente. C'était fini.
X semaines plus tard je suis retournée aux HUG pour le dernier contrôle. Si au début de cette "histoire" j'espérais de tout coeur ne pas être enceinte... j'avais maintenant une lueur d'espoir d'être tout de même encore enceinte, que l'avortement n'avait pas marché.
J'ai dis à la doctoresse qui avait "assisté" mon avortement que si j'avais su, j'aurais peut être plus réfléchi. Elle m'a paru agressive, comme si elle me reprochait quelque chose: "comment ça??". Je n'ai donc pas osé me confier à elle.
Je suis rentrée chez moi, et la vie a repris son cours.
Je ne regrette pas mon avortement; rationnellement, c'était la meilleure chose à faire.
J'aurais cependant aimé avoir l'avis d'un professeur : est-il possible de continuer ses études au collège tout en élevant un enfant? L'adolescente est-elle aidée par l'école?
J'aurais également aimé qu'on me laisse plus de temps car j'en avais la possibilité, qu'on me laisse une certaine liberté de décision qui ne soit pas dictée par la pression scolaire ou sociale.
Aujourd'hui je suis sur le point de finir mon collège. J'ai toujours des rêves pleins la tête, je veux toujours étudier l'histoire et l'allemand. Je suis toujours épanouie, heureuse de vivre. La vie est pour moi un véritable cadeau. Mais cette partie de ma vie, si courte soit-elle, restera gravée en moi pour l'éternité. Je regarde chaque jour derrière moi, je pense souvent à celle que je serais devenue si je n'avais pas commis cet acte, à l'enfant que serait devenu la petite graine présente dans mon bas ventre.

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